Sur une démission virale, l’absence totale de preuves, et ce qu’un bon gourou en fera dans six mois.
Ça fait plusieurs jours que ça dure, et ça me fout une rogne carabinée. Un chercheur de 27 ans annonce sur X que l’intelligence artificielle va nous tuer tous. Le voilà propulsé à plus de 170 millions de vues. Encore un prédicateur de fin du monde. Et les prédicateurs de fin du monde ont toujours eu ce talent bien particulier : me faire sortir de mes gonds.
Qui est Jacob Coxon
Jacob Coxon est chercheur en IA. Le 9 septembre, il démissionne d’Anthropic. Sur X, il accuse les deux entreprises où il est passé de foncer vers une IA capable de s’améliorer elle-même sans avoir réglé les questions de sécurité fondamentales. Il évoque un risque d’extinction humaine avant la fin de la décennie. Rien que ça, en une phrase, et le monde entier qui relaie.
Il n’est pas isolé. D’autres chercheurs, dans d’autres laboratoires, ont déjà claqué la porte ces deux dernières années en agitant le même genre d’alarme. La démission catastrophiste est presque devenue un rite de passage chez les chercheurs en IA.
Où sont les preuves
J’avais prévu, à la base, d’écrire un texte sur la seule sémantique de Coxon. J’avais écrit un premier article et en avait prévu 5 autres.
J’ai alors vu que sur mes réseaux sociaux, plusieurs personnes issues de mouvements sectaires qui commençaient déjà à s’exciter des révélation de Coxon.
Puis j’ai voulu vérifier ce qu’il avançait. J’ai épluché ce qui existait. Je cherchais un chiffre, une mesure, un signe scientifique tangible. Je n’ai rien trouvé. Pas une étude publiée, pas une date vérifiable, rien qui permette de dire : voilà, c’est mesurable, ça arrive tel jour, on peut s’y préparer.
Certains me diront qu’il faut faire confiance à ce petit pourcentage d’experts qui s’inquiète pour le reste d’entre nous. Disons 3%, je suis généreux (chiffre à la louche). En réalité, on parle de moins de dix personnes. L’esprit critique m’a appris à douter de moi-même. Il m’a surtout appris à douter des autres, quand aucunes sources n’est posées sur la table. Le soucis c’est quand dix personnes déclarent que c’est la cata, mais que d’autres travaillant dans la même industrie…Ne disent pas ça.
Reste un fait, celui-là bien réel : la démission de Coxon tombe alors qu’Anthropic/OpenAI préparent l’une des plus grosses introductions en bourse de l’histoire de la tech. Trois jours plus tard, OpenAI, le concurrent direct, annonce qu’il renonce à entrer en bourse cette année, invoquant justement les craintes soulevées sur la sécurité de l’IA. Le patron d’Anthropic, lui, publie dans la foulée un texte appelant toute l’industrie à ralentir le rythme des avancées. Anthropic elle-même n’a annoncé aucun report de sa propre cotation. Mais l’un des deux poids lourds du secteur vient de retirer sa mise, au nom du risque que Coxon a nommé. Difficile de ne pas se demander si ce genre d’alignement soudain, entre rivaux qui ne s’accordent jamais sur rien, ne sert pas aussi, d’une manière ou d’une autre, une communication de marché. Je n’en fais pas une affirmation, juste une hypothèse. Faute de données, elle vaut largement celle de l’apocalypse.
Le vrai risque
Y a-t-il un risque réel pour l’humanité ? Je n’en sais rien, et ce n’est pas mon sujet ici. Peut-être que oui. Peut-être que non. Cette question-là, je ne peux pas la trancher, vous non plus, et Coxon ne nous en donne pas les moyens.
Le risque que je vois, moi, tout de suite, sous mes yeux, c’est un autre risque. Il existe que Coxon ait raison ou pas. Que l’IA nous tue dans cinq ans ou jamais, la viralité de ce texte produit déjà des effets, aujourd’hui, sur des gens bien réels. C’est un risque de discours, pas un risque technique, et il ne dépend pas de la véracité du contenu. Une fausse alerte qui panique 170 millions de personnes fait les mêmes dégâts psychiques immédiats qu’une vraie alerte. La seule différence, c’est qu’avec une vraie alerte, la panique sert au moins à quelque chose.
Cette terreur là ne touche pas tout le monde de la même manière non plus. Elle naît dans un microcosme de chercheurs qui en débattent depuis des années, avec le jargon, les papiers (ou pas), les collègues à qui demander un second avis. Elle est ensuite reçue, elle, par des gens qui n’ont ni le temps ni les outils pour vérifier une source, sortie de tout contexte, compressée en une phrase choc sur un réseau conçu pour maximiser l’émotion plutôt que la nuance. Ce qui était, dans un labo, une hypothèse débattue avec ses marges d’incertitude devient, sur un écran de téléphone, une certitude prête à consommer.
Et la terreur, ça se monnaie très bien. Elle capte l’attention mieux que n’importe quel autre contenu, elle voyage en heures plutôt qu’en semaines, et surtout elle crée une demande : celle d’une réponse, d’un guide, d’une explication. Cette demande ne reste jamais vide. Quelqu’un la remplit toujours. La question n’est pas de savoir si quelqu’un le fera. C’est de savoir qui et comment.
Ce que les sectes en feront
L’histoire est saturée de prédicateurs de fin du monde. Les religions traditionnelles en ont produit leur lot. Les sectes en ont fait une signature. Annoncer l’apocalypse, fixer une date, désigner un sauveur, souvent soi-même, et laisser la peur travailler pour vous : c’est une méthode vieille comme le monde. Et elle laisse des cadavres.
L’Ordre du Temple solaire et ses « transits » vers Sirius : 74 morts entre 1994 et 1997 [1]. Heaven’s Gate et la comète Hale-Bopp : 39 morts en 1997 [2]. Le Mouvement pour la restauration des dix commandements de Dieu, en Ouganda, et sa date butoir de l’an 2000 : plusieurs centaines de morts [3]. Aum Shinrikyo et sa guerre imminente : direction le sarin dans le métro de Tokyo [4]. L’astre change. Le chiffre change. La promesse de salut change. La peur, elle, ne change jamais.
Le mécanisme n’a rien de mystique, la terreur désactive le jugement et, face à un risque qu’on nous dit à la fois certain et invérifiable, le cerveau cherche un raccourci : quelqu’un qui saurait, à qui déléguer la question plutôt que de la porter seul. C’est exactement le terrain que exploitent les mouvements sectaires. Les critères que la MIVILUDES utilise pour les repérer décrivent ce terrain au mot près : rupture avec l’environnement d’origine, exigences disproportionnées, discours anti-institutionnel, déstabilisation psychique.
Une prophétie de fin du monde technique, portée par un ancien salarié d’un laboratoire prestigieux, coche toutes les cases en même temps. Elle est invérifiable par construction : l’expertise qu’elle mobilise, la plupart des gens n’ont pas les moyens de la déployer. Elle désigne un ennemi diffus, pas un homme ni un pays, « l’IA », une entité assez abstraite pour qu’on lui fasse dire ce qu’on veut. Et elle vient avec une échéance informelle, « avant la fin de la décennie », assez proche pour créer l’urgence, assez floue pour n’être jamais formellement démentie.
Regardez le Mouvement pour la restauration des dix commandements de Dieu [3]. La première date de la fin du monde passe sans que rien se produire. Le mouvement ne s’effondre pas, il recule juste l’échéance de quelques mois [3]. Leon Festinger a documenté ce réflexe dans les années 1950 : la prophétie ratée ne tue pas la croyance, elle la muscle.
Ce qui se vend ensuite n’a plus besoin d’un gourou charismatique dans un chalet isolé. Un abonnement qui promet de décoder les vrais risques avant tout le monde suffit. Un stage pour « survivre à la bascule ». Un groupe fermé qui se présente comme le dernier îlot de lucidité avant l’effondrement. La rupture avec l’entourage ne se fait plus dans une communauté rurale coupée du monde, elle se fait derrière un écran, ce qui la rend plus difficile à repérer de l’extérieur et tout aussi efficace pour couper les liens sociaux ordinaires.
Et ce n’est pas de la politique-fiction. En 2015, l’ingénieur Anthony Levandowski, passé par Google, fonde Way of the Future, une église enregistrée dont l’objet officiel est la reconnaissance et le culte d’une intelligence artificielle envisagée comme une divinité. Il la dissout en 2021, reverse les 175 000 dollars restants à une association de défense des droits civiques, puis la relance en 2023, plusieurs milliers de personnes l’ayant contacté entre-temps pour établir un lien spirituel avec l’IA [5]. Levandowski ne cache rien de son ambition, il a déjà comparé ce qu’il construit à une divinité et promis que l’IA pourrait recréer un paradis sur terre.
C’est le pendant heureux de la même mécanique. La promesse d’un dieu plutôt que celle d’une extinction, mais le ressort est identique : une entité technique et abstraite, à qui on fait dire tout le sens qu’on veut bien y mettre. Yuval Noah Harari, a mis un nom sur le terreau idéologique qui rend ce genre d’église possible, le dataïsme, une religion qui ne vénère ni les dieux ni l’homme mais le flux de données lui-même [6]. Le concept reste flou, mais il a déjà produit une vraie structure, un CEO, un statut fiscal, et des milliers de gens en recherche de sens. Une prophétie d’extinction gratuite, virale, invérifiable, c’est exactement le carburant qu’attend ce genre de mouvement pour recruter plus fort. Coxon vient d’en fournir une, gratuite et prête à consommer, à 170 millions de personnes.
Alors quand une figure crédible, chercheur passé par les meilleurs laboratoires du monde, vient dire sur X que l’humanité pourrait ne pas voir la fin de la décennie, elle plante une graine. Peut-être sincèrement. Peut-être même à raison, je n’en sais toujours rien. Mais la graine est plantée quand même, et il y aura toujours quelqu’un, quelque part, pour la faire pousser. Quelqu’un qui vendra un bunker, une méthode, un plan de sauvetage, à condition d’y mettre le prix, l’obéissance, ou les deux.

Pour conclure
Je ne dis pas que Coxon ment. Je ne dis même pas qu’il a tort. Peut-être que dans dix ans on relira ce texte en se demandant comment j’ai pu douter d’un signal aussi clair. C’est possible. Le problème n’est pas là.
Edward Snowden avait lui aussi un message terrible à faire passer, et des preuves autrement plus solides qu’un fil X. Il a mis des mois à travailler avec des journalistes, à faire vérifier chaque document, à retirer ce qui aurait mis des vies en danger avant publication. Il a payé le prix fort : l’exil, une inculpation pour trahison, une vie entière coincé à Moscou. Ce prix-là, c’est ce qui rend un lanceur d’alerte crédible. Pas le message en soi, la manière dont il le porte.
Coxon n’a rien montré de tel. Pas de document, pas de preuve technique, pas un tiers pour vérifier quoi que ce soit. Juste une conviction personnelle, balancée en une salve de posts, sans devoir assumer la portée de ces paroles . S’en est suivi ensuite son passage dans les journaux télévisés comme une superstar du haut de ces 27 ans. C’est le format du prophète, pas celui du lanceur d’alerte.
Et parler en prophète n’a rien d’un détail de forme. Annoncer la fin du monde sans preuve, ce n’est pas juste maladroit, c’est grave. C’est très exactement le geste qui a fait 74 morts au Temple solaire, 39 chez Heaven’s Gate, plusieurs centaines en Ouganda, et qui a envoyé du sarin dans le métro de Tokyo (la liste n’est pas exhaustive il en existent bien d’autres…). Le mécanisme ne demande qu’un seul ingrédient : une terreur qu’on ne peut pas vérifier soi-même. Coxon vient de fournir cet ingrédient à 170 millions de personnes, gratuitement, sans notice. Ce qu’il en fera lui ne dépend plus de lui. Ce qu’un gourou en fera dans six mois, si.
170 millions de vues, ça fait beaucoup de monde à qui faire peur pour rien, ou à qui vendre un salut. Et c’est précisément là que ça devient notre problème.
On devrait savoir peser le poids des mots.
Sources
Silicon.fr, « Qui est Jacob Coxon, le chercheur d’Anthropic qui accuse l’IA de vouloir nous tuer ? », Philippe Leroy, 11 septembre 2026. https://www.silicon.fr/data-ia-1372/qui-est-jacob-coxon-le-chercheur-qui-accuse-lia-de-vouloir-nous-tuer-229102
La Libre, « Qui est Jacob Coxon, le jeune homme qui a tiré la sonnette d’alarme face au risque d’extinction humaine avant la fin de la décennie ? », 11 septembre 2026. https://www.lalibre.be/international/2026/09/11/qui-est-jacob-coxon-le-jeune-homme-qui-a-tire-la-sonnette-dalarme-face-au-risque-dextinction-humaine-avant-la-fin-de-la-decennie-CGKVN5DLDRHZ5JQVCYHTQXPLW4/
ITMag.dz, « La démission de Jacob Coxon : quand les créateurs d’IA commencent à craindre leur propre création », 10 septembre 2026. https://www.itmag.dz/2026/09/10/la-demission-de-jacob-coxon-br-quand-les-createurs-dia-commencent-a-craindre-leur-propre-creation/
TechCrunch, « Anthropic CEO outlines plan to slow AI development », 12 septembre 2026. https://techcrunch.com/2026/09/12/anthropic-ceo-outlines-plan-to-pace-the-frontier/
NPR, « Anthropic and OpenAI CEOs call for AI development to slow down, OpenAI to delay IPO », 12 septembre 2026. https://www.npr.org/2026/09/12/nx-s1-5950588/openai-anthropic-ai-safety-researchers-hacks
[1] Wikipédia, « Ordre du Temple solaire ». https://fr.wikipedia.org/wiki/Ordre_du_Temple_solaire
[2] Wikipédia, « Heaven’s Gate (secte) ». https://fr.wikipedia.org/wiki/Heaven’s_Gate_(secte)
[3] Wikipédia, « Mouvement pour la restauration des dix commandements de Dieu ». https://fr.wikipedia.org/wiki/Mouvement_pour_la_restauration_des_dix_commandements_de_Dieu
[4] Wikipédia, « Attentat au sarin dans le métro de Tokyo ». https://fr.wikipedia.org/wiki/Attentat_au_sarin_dans_le_m%C3%A9tro_de_Tokyo
[5] TechCrunch, « Anthony Levandowski closes his Church of AI », 18 février 2021. https://techcrunch.com/2021/02/18/anthony-levandowski-closes-his-church-of-ai/ ; DailyAI, « Levandowski relance son église d’IA “Way of the Future” », 28 novembre 2023. https://dailyai.com/fr/2023/11/levandowski-relaunches-his-way-of-the-future-ai-church/
[6] Wikipédia, « Dataism ». https://en.wikipedia.org/wiki/Dataism






