Mon amie a annoncé sa maladie. Le lendemain, elle avait plus de « médecins » dans ses messages que dans tout son dossier médical. Aucun n’a de diplôme. Tou.tes ont une certitude.
Il y a eu la pote du curcuma, qui soigne le cancer au jus de céleri et à l’intention positive. Le cousin énergéticien, qui a « senti un blocage dans son chakra racine » rien qu’en la regardant sur une photo de profil. La collègue qui lui a transmis le numéro d’une naturopathe à deux cents euros la séance (« parce que la médecine classique, tu sais, elle traite les symptômes, pas les causes »). La tante qui a allumé une bougie en lui répétant de « rester positive, c’est la moitié de la guérison. » Et l’inévitable lien YouTube de quarante minutes : voix chaude, musique de pluie en fond, un homme au regard inspiré qui explique avec aplomb que la maladie est un « message spirituel » que le corps s’envoie à lui-même.
Personne ne lui a demandé comment elle allait. Personne ne lui a demandé ce qu’elle ressentait. Tout le monde lui a filé une solution à la con.
Ce n’est jamais méchant, remarquez. C’est même souvent pétri d’affection. Les gens qui balancent ça l’aiment bien, mon amie. Ils veulent sincèrement l’aider. Le problème, c’est qu’ils ne l’aident pas : ils gèrent leur propre angoisse. Une maladie grave chez quelqu’un d’autre, c’est une effraction. Ça rend soudainement visible ce qu’on passe notre vie à refouler : le fait qu’on ne contrôle rien. Qu’on est vulnérables, mortels, soumis à l’aléatoire et à l’injustice du vivant. La réalité biologique d’un corps qui déraille sans prévenir est terrifiante parce qu’elle signifie que personne n’est à l’abri.
L’impuissance est un sentiment insupportable. Alors, pour ne pas sombrer dans l’anxiété que génère le hasard, on invente une logique. On fabrique du contrôle. On lui refile un protocole, un régime detox, cette pensée magique qui prétend que chaque émotion refoulée créerait une tumeur et que la volonté suffirait à réordonner les cellules : n’importe quoi qui redonne l’illusion qu’il existe un bouton quelque part. Et que si elle est malade, au fond, c’est un peu parce qu’elle n’a pas encore cherché la bonne prise.
C’est là que réside le danger absolu de ces croyances irrationnelles. Sous des dehors rassurants et bienveillants, la pensée magique installe un piège redoutable : la culpabilisation. Si l’on pose comme principe que l’alimentation, l’énergie ou la pensée positive peuvent tout guérir, le corollaire devient dévastateur : si la maladie progresse, à qui la faute ? Si elle rechute, qui n’a pas assez « positivé » ? La croyance guérisseuse a toujours une porte de sortie intégrée, et cette porte donne systématiquement sur la malade. On transfère la responsabilité de la biologie vers la victime. Pour apaiser notre propre peur du vide, on lui fait porter le poids écrasant de sa propre guérison.
Il y a aussi une couche plus bête, plus sociale à tout ça. Certain.es partagent leur croyance guérisseuse comme ils partagent un Yop à la fraise. Sans réfléchir, par réflexe de politesse, parce que ça meuble le silence. Filer un lien ou une astuce de grand-mère, ça fait circuler de la parole, ça entretient le lien social au même titre qu’on recommande une bonne pizzeria ou une série Netflix. À un détail près : personne ne crève d’un mauvais choix de programme le dimanche soir.
Et puis il y a la fonction miroir, plus discrète, plus pernicieuse. Partager sa croyance, c’est se la reconfirmer à soi-même. Si je te jure que mon jus de betterave fermentée protège des cellules cancéreuses et que tu me dis merci, ma certitude s’en trouve renforcée, sans qu’aucune preuve scientifique n’ait bougé d’un millimètre. Chaque personne à qui je refile mon astuce devient, sans le savoir, un témoin à charge dans le procès que je mène contre mes propres doutes. C’est de la dissonance cognitive gérée par procuration. Je n’ai pas besoin que ça marche pour toi. J’ai juste besoin que tu y croies un peu, pour que moi, je puisse continuer d’y croire.
C’est d’une propreté terrifiante. Personne n’a besoin d’admettre que le corps lâche parfois sans raison, et que ni le jus de brocoli ni la gratitude n’y peuvent quoi que ce soit. Dans le sujet sur lequel je suis, cela porte un nom : c’est le mécanisme fondateur des dérives sectaires dans le domaine de la santé. Dans la vie de tous les jours, c’est une manière très élégante de se rassurer en culpabilisant une personne vulnérable, sans jamais se salir les mains.
Je sais exactement de quoi je parle. Il y a quelques années, le corps défaillant, c’était le mien. On venait de m’annoncer une tumeur.
Les apôtres de la médecine alternative sont arrivés avant même que les résultats ne soient imprimés. La copine de l’acupuncture (« en complément, ça ne peut pas faire de mal »). Le collègue de l’homéopathie, jurant sur la tête de sa mère que des granules de sucre avaient dissous son ulcère (« à condition d’y croire vraiment »). La connaissance éloignée et son thérapeute quantique « très doué sur les mémoires cellulaires ». Le prêtre évangélique qui m’a proposé une prière d’imposition des mains couplée à une invitation pour son culte du mercredi. Et les conspirationnistes de salon, avec leurs méthodes underground « que Big Pharma étouffe parce que la guérison ne rapporte rien ». Tout cela m’a déferlé dessus alors que je cherchais encore à intégrer le mot oncologie dans ma réalité.
Une croyance guérisseuse fonctionne exactement comme un virus. Elle s’introduit par la brèche de la maladie, puis elle s’étend. Elle contamine l’alimentation, le sommeil, les relations, la façon d’envisager le monde. Elle pousse à trier ses proches entre ceux qui « comprennent » et ceux qui « restent fermés ». Domaine après domaine, elle grignote le discernement, jusqu’à ce qu’il ne reste plus grand-chose de sain à l’intérieur.
Et quand elle a fini de tout coloniser chez vous, elle cherche un autre hôte. Un ami, un collègue, un inconnu croisé en salle d’attente. La croyance a besoin d’un corps neuf pour survivre, car une foi qui ne se propage plus finit par s’éteindre sous le poids de la réalité. Elle est entrée par la peur ; elle ressort sous forme d’un besoin obsessionnel : convaincre quelqu’un d’autre pour ne pas être le seul à s’être fait avoir.
Ce réflexe est si profondément ancré qu’il traverse les murs des hôpitaux. On le retrouve chez les soignant.es eux-mêmes. Des infirmier.es, des aides-soignant.es qui connaissent pourtant la physiologie et la rigueur des essais cliniques, mais qui glissent quand même, entre deux injections : « Moi à votre place, j’irais voir un coupeur de feu » ou « L’aromathérapie, ça nettoie bien les toxines de la chimio. » Ce n’est pas de l’incompétence. C’est le même vertige que les autres : l’incapacité humaine à rester les mains vides et muet face à la souffrance. Mais venant d’une blouse blanche, le murmure devient un tampon officiel. Le virus trouve là sa meilleure caisse de résonance, au cœur même du lieu censé nous protéger de l’irrationalité.
Gmilgram à réalisé une vidéo justement sur tout ce bullshit à l’hopital.
Ce que la maladie m’a appris, c’est que la seule chose qui soulage réellement, ce sont les gens qui n’ont rien à vous vendre. Ni produit, ni dogme, ni sagesse à deux balles. Juste ceux qui posent la question : « Comment tu te sens ? », et qui ont le courage de rester assis là, en silence, à écouter la réponse même si elle est sombre, moche ou terrifiante.
Mon amie n’a pas besoin d’un énième marchand d’espoir ou d’un sorcier du dimanche. Elle a besoin qu’on lui demande de ses nouvelles, sincèrement et régulièrement. Qu’on tienne le coup face à ses larmes sans chercher à les essuyer trop vite avec un verset ou une tisane. Elle a besoin qu’on lui parle des livres qu’elle aime, qu’on la fasse rire aux éclats, qu’on mette un masque pour aller boire un thé chez elle parce que sa présence nous manque, tout simplement.
Le reste, vos théories, vos potions, votre besoin frénétique de réparer ce qui ne vous appartient pas : gardez-le pour vous. Ou mieux, apprenez à le regarder en face, et jetez-le.
Crédit photo : Ombeline®





