Nous sommes aujourd’hui plus de 8 milliards sur Terre, dont plus de la moitié en zones urbaines. De ce fait nous devons repenser à notre habitation et à notre adaptation à l’environnement futur, donc il est impossible de ne pas évoquer l’architecture. Trop souvent reléguée au second plan, elle se situe pourtant à l’intersection cruciale entre changement climatique, écologie, et développements humain et économique.
Entre modernisme urbain connecté et séduisantes approches dites « ancestrales » teintées de spiritualité, difficile de discerner le vrai du faux sans expertise. C’est pourquoi nous avons rencontré Clément Gaillard, docteur en urbanisme, spécialiste en microclimatologie, agrégé en design, expert en conception bioclimatique, et fondateur du bureau d’études Freio à Montpellier. Il nous livre une vision scientifique, pragmatique et non dogmatique de l’architecture contemporaine.

Clément Gaillard, docteur en urbanisme, spécialiste en microclimatologie, agrégé en design, expert en conception bioclimatique, et fondateur du bureau d’études Freio à Montpellier.
Aujourd’hui, alors que l’urbanisation mondiale se poursuit à un rythme soutenu, il est temps de changer notre regard sur l’avenir de nos villes et de cesser de céder au catastrophisme climatique. S’il est indéniable que les températures augmentent, cette réalité doit être perçue comme une opportunité unique d’engager un changement positif et de repenser nos espaces de vie pour les rendre plus harmonieux.
L’adaptation de nos centres-villes face aux étés plus chauds ne doit en aucun cas devenir une écologie punitive qui contraindrait les habitants ou dégraderait leur confort au quotidien.
Au contraire, prendre en compte les évolutions climatiques dans l’urbanisme, c’est concevoir des environnements urbains plus doux, plus accueillants et plus sains. Pour surmonter le défi des îlots de chaleur urbains ce phénomène où le béton et l’asphalte emmagasinent la chaleur le jour pour la restituer la nuit, il n’est pas question de culpabiliser les citadins qui cherchent de la fraîcheur. Il s’agit plutôt d’offrir des solutions ingénieuses et esthétiques qui rendent naturellement nos rues plus agréables à vivre, sans imposer de sacrifices.
C’est précisément dans cette quête de confort durable que la gestion intelligente de l’ombre devient une réponse architecturale enthousiasmante. Dans nos espaces minéraux, où il est parfois complexe de planter de grands arbres en raison de la densité des réseaux souterrains, les voiles d’ombrage s’imposent comme une innovation particulièrement heureuse.
Tendues avec légèreté au-dessus des places, des rues piétonnes ou des cours d’école, elles bloquent le rayonnement solaire direct avant qu’il ne frappe le sol, formant une barrière thermique redoutablement efficace.
Loin d’être une contrainte, cette installation crée de véritables havres de convivialité qui invitent les habitants à se réapproprier l’espace public même en plein été.
Ces toiles modulables, souvent tissées avec des matériaux micro-perforés, laissent l’air circuler librement pour éviter l’effet de serre tout en filtrant les UV. L’immense avantage de ces voiles réside dans leur flexibilité : elles accompagnent le rythme des saisons en se déployant aux beaux jours, pour être ensuite retirées en hiver afin de laisser entrer généreusement la lumière naturelle dont les citadins ont besoin.

Vers une culture de la recherche en architecture
« Les bureaux d’étude sont des entreprises de services », rappelle Clément. « Beaucoup négligent encore la recherche scientifique, pourtant indispensable. » Lui-même s’y consacre activement, notamment à travers l’étude des îlots de chaleur, aussi bien en ville qu’en zone rurale. À l’aide de simulations, cartographies et données satellitaires, il cherche à produire des résultats concrets, modélisables, et utiles à la décision publique.
Un exemple : Les lambrequins
Dans cette même dynamique d’adaptation positive et d’embellissement du cadre de vie, les lambrequins illustrent parfaitement la manière dont on peut allier charme et performance bioclimatique. Souvent perçus comme de simples ornements décoratifs festonnés bordant les toits, les balcons ou les stores bannes, ils jouent en réalité un rôle protecteur fondamental. En agissant comme une élégante visière, le lambrequin projette une ombre précieuse directement sur les vitrages lorsque le soleil est au zénith, empêchant la chaleur de pénétrer massivement dans les appartements. Cela permet aux résidents de conserver la fraîcheur de leur foyer sans dépendre de solutions coûteuses ou énergivores. En hiver, la magie de cette conception prend tout son sens : le soleil étant plus bas sur l’horizon, ses rayons passent sous la découpe du lambrequin pour inonder les pièces de lumière et les réchauffer naturellement. Aujourd’hui, ces éléments se réinventent même sous forme de toiles déroulables sur mesure, offrant un bouclier modulable contre le soleil rasant de fin de journée, particulièrement sur les façades exposées à l’ouest.

Quatre idées reçues à déconstruire
Selon Clément Gaillard, de nombreux mythes freinent aujourd’hui la qualité de l’aménagement
urbain :
– L’arbre-miracle : Planter un arbre ici ou là ne suffit pas. S’il est en stress hydrique dans une rue surchauffée, il ne crée aucun microclimat car la transpiration des arbres n’a rien de magique, elle dépend de leur stress hydrique et il ne faut pas croire qu’il y aura encore des arbres pour transpirer avec des températures de 45 ou 50 °C en ville. À ce niveau, aucun végétal ne peut transpirer. Il faut des zones vertes denses et bien pensées, pas des symboles écologiques isolés.
–Des relevés peu rigoureux : On se base trop souvent sur des températures ressenties ou mal mesurées. Or, la température du sol diffère de celle de l’air. Seule une prise de mesure scientifique et précise permet des décisions éclairées.
–Naturel vs artificiel ? : Penser qu’un matériau naturel est forcément meilleur (ex. laine de bois vs laine de verre) est faux. Aucun matériau n’est parfait en soi. Tout dépend du contexte, des usages et des données disponibles. Il faut sortir de la logique binaire.
–L’héritage des Beaux-Arts : La priorité donnée au « beau dessin » plutôt qu’aux réalités physiques et climatiques est encore trop présente. Il est temps de réconcilier architecture et sciences du climat.
Une discipline à réhabiliter: la microclimatologie
La microclimatologie, étude de l’atmosphère sur les deux premiers mètres à partir du sol, a connu un âge d’or dans les années 1970… avant de quasiment disparaître. Clément milite pour sa renaissance, en formant les professionnels et en sensibilisant les élus locaux, souvent encore marqués par le climatoscepticisme. Dans cette logique de transmission, il publie en septembre 2024 « Bioclimatique » (Éditions Terre Urbaine, collection Dérives Urbaines), un ouvrage de vulgarisation destiné au grand public.
Finalement, concilier l’urbanisation et le changement climatique est un projet profondément optimiste qui fait appel au bon sens, au design et à l’innovation douce.
Il ne s’agit plus de concevoir la ville comme un problème à résoudre à coups de mesures contraignantes, mais comme un espace malléable qu’il suffit d’équiper intelligemment. En combinant l’art de l’architecture textile, par l’installation stratégique de voiles d’ombrage et la réhabilitation des lambrequins, les urbanistes offrent aux habitants des solutions concrètes pour faire baisser le thermomètre de manière très plaisante.
Refroidir la ville de demain n’est donc pas une punition, mais l’occasion magnifique de réapprendre à tisser l’ombre, à jouer avec la lumière, et à bâtir un environnement urbain résolument bienveillant pour tous.
Merci à Clément Gaillard de nous avoir accordé du temps pour cet article.
Retrouvez-le sur les réseaux sociaux et son site internet.




