MYSTERIEUSE BIODYNAMIE -CULTURE DE L’INVISIBLE
En avril 2026, un documentaire sur la biodynamie a été posté par la chaîne « café vert production » sur la plateforme Youtube, sous le nom de « mystérieuse biodynamie, culture de l’invisible ». Le vidéaste, Jean Baptiste Duville présente cette « méthode d’agriculture » à travers le regard de différents vignerons certifiés en biodynamie mais également celui de ses détracteurs. Ce documentaire se veut objectif, mais il est à mon sens très problématique pour diverses raisons.
Si, en effet, l’inefficacité des préparations imposées par les cahiers des charges biodynamiques est largement soulignée, le documentaire occulte totalement ou presque la réelle problématique inhérente à la biodynamie : l’adhésion de ses pratiquants à un mouvement à caractère sectaire : l’anthroposophie. Un spectateur ne connaissant pas le mouvement de l’intérieur aura une vision très biaisée des choses, car les vignerons interrogés semblent tous pragmatiques, ils réfutent l’idée même d’être des disciples de Rudolf Steiner, gourou à l’origine de l’anthroposophie. Je vois plusieurs profils dans cette vidéos ( dont un vigneron que je connais personnellement ), qui appliquent à la lettre la stratégie de Rudolf Steiner consistant à dissimuler le système de croyance qui sous-tend leur pratique.
“Mais le succès de notre entreprise est lié à une condition qui a été soulignée avec rigueur et répétée à maintes reprises, à savoir que le contenu de ce cours reste pour le moment la propriété spirituelle des cultivateurs de fait qui composent ce cercle. En effet, il y avait également là des personnes que l’agriculture intéressait mais qui, n’étant pas des professionnels, n’ont pu être admises dans le cercle; à ces personnes il a été explicitement enjoint de ne pas retomber dans la vieille habitude anthroposophique d’aller tout de suite raconter à n’importe qui tout ce qu’on vient d’entendre; car les indications données ne peuvent être mises en pratique de façon significative que si le contenu de ce cours reste d’abord dans le cercle des hommes de métier, des agriculteurs qui en feront l’essai. Certains essais devront se poursuivre pendant quatre ans. Pendant ce temps, les suggestions pratiques qui ont été faites à Koberwitz ne sortiront pas des limites de la communauté agricole parce que ces choses ne sont pas faites pour qu’on se contente d’en parler, elles sont faites pour être effectivement mises en pratique dans la vie. Et c’est faire du tort à notre cause que d’aller colporter où que ce soit ce que l’on a entendu.” ( “Cours aux agriculteurs” Rudolf Steiner – 1924 )
Je m’attarderai ici sur plusieurs points qui m’ont alertée. Les discours tenus par les différents biodynamistes sont pour la plupart sincères, ils croient au bien fondé de leur pratique, mais à les écouter, aucun d’entre eux ne croit dans la doctrine de Steiner, et pourtant ils ont consacré leur vie professionnelle à cette doctrine. Cette incohérence est entretenue, je m’y suis confrontée durant des années. C’est ce type même de discours qui rend l’anthroposophie dangereuse. Faire la promotion de la biodynamie en la présentant comme un système vertueux et pragmatique, c’est une façon très particulière de faire du prosélytisme, et ça marche !
Le discours des adeptes
Entrons dans les détails, et dans ce qui constitue l’essence de ce prosélytisme, au travers des différentes affirmations entendues dans le documentaire :
« Le but ultime de la biodynamie c’est de ne plus avoir à utiliser aucun produit » : C’est très vendeur pour le consommateur qui n’a aucune idée des problématiques rencontrées dans le monde agricole. Et c’est extrêmement vague, comme discours : de quels produits parle-t’ont ? Rien est précisé. Ce flou lexical habile sert à faire croire qu’en biodynamie, aucun intrant chimique n’est employé. Or, dans l’agriculture biodynamique, les sulfates de cuivre ( métaux lourds extrêmement nocifs ) sont autorisés et largement employés, comme l’explique plus loin Cyril Gambari.
Le discours selon lequel la biodynamie aurait été constamment remise en question et améliorée est trompeur.
Si des ajustements techniques ont effectivement été apportés par les disciples de Steiner, les fondements de la méthode reposant sur des principes ésotériques et une vision cosmique héritée directement de ses enseignements n’ont, eux, jamais été remis en cause.
Cette impossibilité de questionner les bases théoriques révèle un fonctionnement dogmatique caractéristique des systèmes à dérive sectaire.
Par ailleurs, contrairement à ce que suggère ce discours, l’usage des préparations biodynamiques demeure incontournable dans la pratique car obligatoire dans les cahiers des charges demeter et biodyvin. Les préparations 500, 501 et consorts continuent d’être appliquées selon des protocoles hérités directement des enseignements de Rudolf Steiner, sans que leur efficacité ait été démontrée de manière robuste par la recherche agronomique moderne. Leur maintien ne repose donc pas sur une évaluation critique fondée sur des preuves, mais sur une fidélité doctrinale à la parole de Steiner faisant autorité. Cette obligation de l’usage des préparations, malgré l’absence de consensus scientifique, illustre une nouvelle fois le caractère dogmatique du système.
Le vidéaste présente l’anthroposophie comme un syncrétisme incluant la science. Cela relève d’un contresens majeur. Rudolf Steiner ne s’inscrit pas dans une démarche scientifique au sens moderne du terme, fondée sur l’expérimentation et la réfutabilité, mais dans une vision ésotérique du monde qu’il oppose explicitement à la science matérialiste. Dans sa cosmogonie, celle-ci est d’ailleurs associée à des forces spirituelles négatives, notamment la figure d’Ahriman, incarnant une pensée froide et coupée du spirituel. Loin d’intégrer la science, l’anthroposophie revendique en réalité une « science spirituelle » reposant sur les perceptions intuitives de son fondateur, érigées en source de connaissance. Il ne s’agit donc pas d’un dialogue avec la science, mais d’un système concurrent qui en rejette les fondements méthodologiques.
L’aspect sectaire est mentionné, mais vite minimisé avec des arguments très classiques : « on ne m’a pas forcé » ou « je ne fais de mal à personne ». Sauf que ça ne répond pas au problème. Dans beaucoup de systèmes à dérive sectaire, les gens entrent volontairement et ont l’impression d’aller bien. Ça n’empêche pas qu’il puisse y avoir une influence forte ou un cadre de pensée rigide derrière. Dire que certains dérivent mais que « ce n’est pas l’anthroposophie » permet aussi d’éviter de se poser la vraie question : est-ce que le système lui-même peut favoriser ces dérives ? Au final, on reste sur des réponses très individuelles, qui évitent de regarder le fonctionnement global.
Est abordée ensuite la question du racialisme de Steiner, et à nouveau, le discours semble totalement incohérent. Tous les vignerons biodynamistes ne partagent évidemment pas les dimensions les plus problématiques de l’anthroposophie, et beaucoup s’inscrivent dans une démarche sincère. Mais ils appliquent néanmoins une méthode structurée autour des enseignements de Rudolf Steiner, dont certains aspects, notamment ses conceptions racialistes, constituent un énorme tabou au sein du mouvement. Cette situation pose une question de cohérence : peut-on dissocier une pratique de ses fondements idéologiques ? D’autant plus que l’anthroposophie repose sur l’idée d’un accès à une connaissance absolue du fondateur grâce à ses visites dans la bibliothèque cosmique : l’Akasha. Dans ce cadre, sélectionner ce qui arrange et écarter le reste revient à fragiliser l’ensemble du système : si la source est présentée comme fiable dans sa totalité, sur quoi repose alors ce tri ?
Cet aspect particulier me touche personnellement, puisque c’est en découvrant les idées racialistes de Steiner que mon propre système de croyance a été ébranlé avant de totalement s’effondrer. Je me pose aujourd’hui la question : comment les vignerons en biodynamie peuvent-ils vivre avec cette dissonance ?
Une vigneronne explique qu’il s’agit de « ne pas considérer la plante comme un objet », ce qui est présenté comme une approche sensible ou respectueuse du vivant. Mais cette formulation reste très partielle : elle évite de mentionner que, dans la pensée de Rudolf Steiner, les plantes ne sont pas seulement des organismes biologiques, mais des entités dotées d’un « corps éthérique », c’est-à-dire d’une dimension invisible censée porter les forces de vie et de croissance. Cette conception, issue d’une vision animiste et spirituelle du vivant, est au cœur de la biodynamie. En l’occultant, le discours devient plus acceptable pour un public contemporain, mais il ne reflète pas les fondements réels de la méthode.
Un vigneron en agriculture conventionnelle est également interviewé dans cette vidéo. Sa connaissance de ce qui sous-tend l’agriculture en biodynamie est remarquable et relativement rare pour les professionnels qui n’adhèrent pas à la méthode de Steiner. Il explique qu’en entrant en biodynamie, les agriculteurs signent une charte affirmant l’adhésion aux enseignements de Rudolf Steiner, puis qu’ils la « referment » et qu’ils n’en parlent plus. Mais la réalité est plus complexe : il ne s’agit pas tant d’un oubli que d’une mise à distance dans le discours, notamment face à un public non initié. Ce décalage entre les fondements théoriques et leur présentation participe à rendre la pratique plus acceptable, tout en maintenant en arrière-plan ses références d’origine.
Par ailleurs, il regrette l’opposition entre vignerons « conscients » et « inconscients » qui introduit une frontière symbolique forte entre ceux qui adhèrent à cette vision et les autres. Ce type de distinction, qui valorise l’initié et disqualifie implicitement le reste, correspond à des mécanismes bien connus de fermeture idéologique des mouvements sectaire. J’ai largement été embrigadée dans cet élitisme, dans cette recherche de pureté absolue mise en comparaison avec l’aveuglement des agriculteurs conventionnels. Je connais très bien cette vision du monde manichéenne quasi systématique dans ce milieu.
Je passe sur les innombrables incohérences, affirmations bancales et pseudo scientifiques dans les discours. Je ne blâme pas les intervenants dans ce documentaire qui justifient leur pratique et sont, je le répète, de bonne volonté. Mais, au regard de mon expérience dans ce mouvement, je ne peux que voir un tel documentaire avec beaucoup de défiance. Je connais ces discours par cœur, tout comme les pratiquants interrogés, j’ai moi-même contourné certaines questions, minimisé ou passé sous silence les croyances qui sous-tendent cette pratique. . Il y aurait beaucoup plus à dire, mais je suis allée à l’essentiel. Je vais cependant m’attarder sur la conclusion qui m’a profondément dérangée.
Une conclusion très complaisante
Jean Baptiste Duville nous parle du mal être au travail qui pousse à la consommation de plus en plus massive d’anti dépresseurs. La biodynamie n’est pas un antidépresseur. Le fait d’y trouver du sens ne garantit en rien un mieux-être, elle enferme dans un système de croyances difficile à remettre en question. Ce qui peut apparaître séduisant sur le papier : une vision globale, cohérente, et réconfortante du monde, peut aussi devenir problématique lorsqu’il repose sur des postulats rigides et peu ouverts à la critique. Trouver du sens est une chose ; encore faut-il que ce sens n’entrave pas la capacité à questionner, à faire appel à son esprit critique et à évoluer.
Il enchaîne en affirmant que ce modèle agricole permettrait de « travailler à une échelle plus humaine et plus locale ». Mais cette idée mérite d’être nuancée : une grande partie des agriculteurs, bien au-delà de la biodynamie, travaillent déjà dans ces conditions, sans pour autant adhérer à ce système de croyances. Présenter ces caractéristiques comme spécifiques à la biodynamie revient à créer un amalgame trompeur. De plus, le documentaire souffre d’un biais de sélection évident : les vignerons interrogés correspondent tous à cette image valorisée. Pourquoi ne pas avoir interrogé des acteurs de la biodynamie opérant à grande échelle, comme Gérard Bertrand ou encore le domaine Joseph Leflaive, qui exploitent des centaines d’hectares en monoculture et s’inscrivent pleinement dans des logiques d’exportation internationale ? Leur absence empêche de rendre compte de la diversité réelle des pratiques et renforce une vision idéalisée.
Duville nous dit : « Être en biodynamie c’est reprendre le temps de penser par soi-même, s’affranchir des méthodes parfois arbitraires dictées par des protocoles, des normes ou des marchés financiers »
Présenter la biodynamie comme une manière de « penser par soi-même » est un contresens. Elle repose sur une doctrine structurée issue des enseignements de Rudolf Steiner, avec ses prescriptions, ses rituels et ses cadres d’interprétation. On ne sort pas des normes : on change simplement de référentiel, en passant de règles discutables et perfectibles à une méthode beaucoup moins ouverte à la remise en question. Et surtout, pratiquer une agriculture teintée d’ésotérisme ne permet pas d’échapper aux lois du marché.
La dernière phrase relève d’un prosélytisme débridé et on comprend alors que se documentaire n’est absolument pas objectif, si toutefois un doute subsistait : « Les gouvernements sont peu enclins à valoriser cette quête de sens pourtant essentielle à une humanité en bonne santé »
La « quête de sens » n’a rien à faire dans les politiques publiques. Et l’absence de validation par l’État n’est pas une oppression,c’est simplement le refus d’ériger un système de croyances ésotériques en norme, ou de promouvoir un mouvement à caractère sectaire.
J’ajoute ici un paragraphe pour évoquer ceux dont jamais on ne parle lorsqu’on évoque la biodynamie et son monde : les ouvriers et les saisonniers. Car la dimension humaine évoquée à outrance par les promoteurs de l’agriculture biodynamique ne prend jamais en compte la souffrance vécue par celles et ceux qui, dans l’ombre, exécutent les tâches les plus pénibles et les plus avilissantes afin de servir ce modèle agricole supposément vertueux.
Je conclue cet article par un extrait de mon livre témoignage qui résume parfaitement ce qu’il se passe en biodynamie et qui est fortement visible dans ce documentaire :
Dans ce système de pensée, les enseignements de Steiner occupent une place centrale et inattaquable. Pourtant, certaines de ses affirmations peuvent paraître si étranges ou absurdes à un regard extérieur que les adeptes développent spontanément des stratégies pour les protéger. On crée ainsi une frontière commode entre une biodynamie présentée comme raisonnable et des dérives attribuées à quelques individus trop enthousiastes. Ce procédé permet de conserver l’autorité du maître tout en évitant d’avoir à défendre publiquement des idées difficiles à soutenir. Cette manière de procéder est extrêmement efficace. Elle protège le groupe du jugement extérieur, désamorce les critiques immédiates et maintient intact le prestige de celui qui en est à l’origine. Mais elle a aussi un effet pervers : elle empêche de regarder en face ce qui est réellement enseigné dans les textes fondateurs de monsieur Rudolf Steiner.
CamilleBiodynamite.






Merci Camille pour cette critique structurée et qui pointe les problèmes du docu sans charger les témoins qui sont, rappelons-le victimes de ce système.