Quand j’ai vu les deux barres s’afficher sur le test de grossesse, je n’ai pas du tout sauté de joie. Au contraire, je me suis effondrée en larmes sur le carrelage de ma salle de bain saisie d’une grande panique.
Pour planter le décor, ce bébé était grandement désiré par mon conjoint et moi-même. Hélas, mon passif était un vrai champ de bataille : j’avais déjà traversé l’épreuve de plusieurs fausses couches. Lorsqu’on a vécu ça, l’innocente joie de la grossesse, on s’assoit dessus. On ne se réjouit plus, on survit au jour le jour. Je commençais à angoisser sévèrement, j’allais aux toilettes dix fois par heure avec la peur viscérale de voir du sang sur le papier. J’étais complètement obnubilée par ça, c’était devenu une véritable obsession.
Pour couronner le tout, cette grossesse est tombée pile au pire moment de ma vie professionnelle : j’étais en train de négocier un virage à 180 degrés, j’avais plaqué la sécurité de mon CDI pour entamer une reconversion professionnelle complète. Ainsi, je cumulais des cours du soir intensifs, la création de mon projet et des doutes financiers énormes. C’était le combo parfait pour péter un câble, mon cerveau ne s’arrêtait jamais de mouliner.
Très vite, ce cocktail d’hormones, de traumatismes et de stress a formé un mélange explosif. Mes angoisses étaient telles que je faisais des crises de panique absolument horribles, souvent au beau milieu de la nuit. Je me réveillais à 3 heures du matin avec la gorge complètement nouée, l’impression d’étouffer et le cœur qui tapait à mille à l’heure dans ma poitrine. Dans ces moments-là, je m’imaginais les pires scénarios, j’étais persuadée que mon stress extrême était en train de tuer le bébé. C’était un cercle vicieux infernal et je passais mes nuits à chialer sur le canapé pour ne pas réveiller mon conjoint.
Lors d’un examen de contrôle j’ai fini par craquer complètement et j’ai fondu en larmes devant mon médecin traitant. Je n’en pouvais plus, j’étais à bout de forces, une vraie loque. Voyant ma détresse et voulant m’éviter de prendre un traitement chimique pendant le premier trimestre de ma grossesse, il m’a conseillé de me tourner vers des médecines « douces » pour essayer de relâcher la pression. Il a sorti son calepin pour y inscrire le nom d’une sophrologue pas loin de chez moi. Je me suis rendue chez elle dès la semaine suivante. À ce stade, j’étais tellement désespérée que j’étais prête à tester n’importe quoi, j’avais juste besoin d’une bouée de sauvetage.
Son cabinet était situé au rez de chaussée d’une maison un peu isolée, l’ambiance y était super tamisée, un peu mystique. En attendant mon tour j’ai jeté un coup d’œil à ses cartes de visite sur la petite table. C’était une sorte de couteau suisse du bien être, la femme accumulait un nombre de casquettes assez impressionnant. Elle se présentait comme sophrologue, mais aussi masseuse, naturopathe, et tout en bas il y avait un mot que je n’avais jamais vu de ma vie : thanatodoula. Sur le moment je n’y ai pas vraiment prêté attention, je me suis juste dit qu’elle touchait un peu à tout.
Au début on a commencé un suivi avec des massages et des séances de sophrologie basées sur la relaxation, dans la pénombre avec la musique douce. Je me sentais un peu apaisée en sortant, ça faisait du bien sur le moment. Mais avec le recul, je pense sincèrement que mon apaisement était simplement dû à un effet contextuel et n’avait rien à voir avec ses prétendus « dons ». Le simple fait de m’allonger pendant une heure dans le noir, sans téléphone et loin de mes cours de reconversion, suffisait à me détendre un peu.
Le gros soucis, c’est que la praticienne a rapidement commencé à mélanger ses domaines d’activités et les séances ont pris une tournure qui m’a mise profondément mal à l’aise. Pendant qu’elle me massait ou qu’elle préparait ses huiles, elle s’est mise à me déballer ses autres prétentions que je trouvais, pour être franche, très étranges, voire carrément perchées. Elle m’expliquait son rôle de thanatodoula auprès des mourants et plus délirant encore, elle disait communiquer avec les morts. Elle me racontait dans le plus grand des calmes qu’elle captait des messages de l’au-delà tous les matins en prenant son café… Normal.
Franchement, imaginez le tableau : je suis allongée en sous vêtements sur sa table, le ventre un peu rond, portant la vie mais terrorisée par la mort à cause de mes fausses couches… et la femme supposée m’aider à décompresser me parle d’esprits et de défunts qui rôdent autour de nous. C’était d’un glauque absolu, ça me foutait un cafard monstrueux. Je me sentais tellement vulnérable et coincée que je n’osais pas l’arrêter, je me contentais de répondre brièvement « oui.. oui…d’accord… » en attendant que la séance se termine pour me barrer au plus vite.
À la fin d’un rendez vous particulièrement pesant, alors que je remettais mes baskets, elle m’a tendu un petit prospectus fluo. Elle m’a expliqué qu’un grand salon de la voyance était organisé le week-end même, juste dans la salle des fêtes à côté de chez moi, en insistant lourdement pour que je m’y rende. Elle voulait que je lui rende visite sur son stand, j’étais selon elle trop bloquée par mes peurs et il fallait impérativement que je rencontre des gens qui ont de vraies réponses sur mon avenir pour enfin me libérer.
L’anxiété peut nous conduire à des choix irrationnels, et nous faire perdre toute lucidité de manière radicale. J’étais tellement épuisée et psychologiquement fragile que j’ai fini par y aller le samedi après-midi. Quelque part en moi, naissait l’idée qu’elle avait peut-être raison, que peut être un médium arriverait à me rassurer. Dès l’entrée, l’ambiance était étouffante. Dans une odeur ultra lourde d’encens de mauvaise qualité qui me retournait l’estomac, se tenaient des dizaines de stands avec des boules de cristal, des tarots et des pendules. Je me suis alors sentie profondément conne d’être là au milieu de tous ces gens.

Je cherchais déjà la sortie du regard quand la sophrologue m’a aperçue dans l’allée. Elle a foncé sur moi avec un grand sourire, m’a attrapée fermement par le bras en me disant que ma présence ici était un « signe » et qu’elle devait absolument me présenter quelqu’un de formidable.
Elle m’a traînée vers un stand un peu isolé au fond de la salle. Derrière la table se tenait un homme d’un certain âge, avec un regard noir d’une intensité terriblement dérangeante arborant une grosse croix en argent autour du cou. Ma sophrologue m’a chuchoté à l’oreille que c’était un ancien prêtre reconverti en médium pur, qu’il captait tout, tout de suite et qu’il allait m’aider.
L’homme m’a fait signe de m’asseoir sur la chaise en plastique en face de lui. Je me suis exécutée, le cœur battant la chamade, mes mains tremblantes, posées sur mes cuisses. Il n’a posé aucune question. Il s’est contenté de prendre mes mains dans les siennes, elles étaient si glacées que s’en était très troublant. Puis, il a plongé ses yeux dans les miens. Lentement son regard a glissé vers le bas pour se fixer sur mon ventre.
Il est resté silencieux pendant de longues secondes en fronçant les sourcils avec un air de plus en plus grave, hyper théâtral. Et d’un coup, sans une once d’empathie, avec une voix d’une froideur clinique absolue, il m’a balancé la pire atrocité. Il m’a annoncé sans détour que cette âme ne s’ancrerait pas en moi, que je n’irais pas au bout de ce chemin et que l’enfant allait repartir très bientôt.
J’ai senti mon cœur s’arrêter net. Mon pire cauchemar, la terreur innommable qui me rongeait le sang depuis des semaines, venait d’être prophétisée de la façon la plus brutale possible, par un parfait inconnu dans une salle des fêtes miteuse. J’ai halluciné. J’ai jeté un regard affolé à ma sophrologue qui se tenait à côté. Elle hochait doucement la tête en signe d’approbation, manifestement indifférente face à la violence de cette scène.
Le souffle m’a manqué, j’ai cru m’évanouir. Dans un même geste, j’ai retiré mes mains d’un coup sec et me suis levée si vite que la chaise a failli basculer. Incapable de prononcer un mot, j’ai seulement fait demi tour et j’ai fuis en courant à travers les allées du salon. Les larmes roulant sur mes joues, j’ai traversé le parking en suffoquant, je me suis jetée dans ma voiture et me suis effondrée sur mon volant. Hurlant de douleur et de panique, le corps secoué de spasmes, j’étais complètement détruite par ce qu’il venait de se passer.
Je suis restée là longtemps, prostrée, le front posé sur volant de ma bagnole à pleurer toutes les larmes de mon corps. J’étais en hyperventilation, je ne pouvais même pas démarrer le moteur. Voyant que je ne rentrais pas, mon conjoint, très inquiet, a fini par m’appeler. Quand il m’a entendue au bout du fil dans cet état lamentable, il a halluciné. Il a immédiatement pris sa voiture pour venir me chercher sur le parking.
Sur le chemin du retour, je lui ai tout raconté entre deux sanglots : le délire prêtre-medium, ses prédictions de malheur sur la mort de notre bébé, et surtout, la sophrologue qui cautionnait tout ça calmement. Je n’avais jamais vu mon copain aussi furieux. Il voulait faire demi tour pour tout démolir dans le salon et leur casser la gueule. Il m’a attrapée par les épaules, m’a regardé droit dans les yeux et m’a dit que ces gens là n’avaient aucun putain de don, que c’était juste des charlatans toxiques qui se faisaient du fric sur le désespoir et la vulnérabilité des personnes perdues. Ses mots ont agi sur moi comme un énorme électrochoc.
Il avait tellement raison. Mon angoisse et mon épuisement m’ont fait perdre pieds avec la réalité et ont momentanément annihilé mon esprit critique. En rentrant à la maison, j’ai pris son prospectus de merde, ses cartes de visite avec son titre de thanatodoula à la con, et j’ai tout balancé à la poubelle. Saisissant mon téléphone, j’ai bloqué son numéro, et tous ses réseaux sociaux. Il était désormais hors de question que je remette un jour les pieds dans ce cabinet de l’angoisse.
Le lundi matin à la première heure, j’ai appelé mon médecin traitant. Je lui ai tout déballé au téléphone. Bouleversé par mon récit, il s’est excusé mille fois de m’avoir envoyée chez elle. Jurant de sa bonne foi, il m’a dit qu’il pensait sincèrement m’envoyer chez une praticienne classique pour faire des exercices de respiration. Il m’a également promis qu’il allait la rayer de son carnet d’adresses. Pour rattraper le coup, il m’a donné le contact d’une vraie psychologue clinicienne, une femme spécialisée en périnatalité qui bossait en lien avec la maternité.
Je me suis retrouvée dans un monde qui n’avait rien à voir du tout. Pas d’odeur d’encens, pas de musique mystique, pas de communication avec les morts ni de karma. Juste un bureau normal, lumineux, et une vraie professionnelle avec les pieds sur terre. On a fait de la thérapie cognitivo comportementale. Elle m’a aidée à décortiquer mes crises de panique, à comprendre que mes peurs de refaire une fausse couche étaient totalement légitimes au vue de mon parcours. Il fallait que j’arrête de chercher des signes paranormaux partout pour me rassurer. Elle m’a donné des vrais outils rationnels pour redescendre en pression quand mon cerveau s’emballait à cause du stress de ma reconversion et de la grossesse.
Bien évidemment tout ça a prit beaucoup de temps, on ne guérit pas d’un coup de baguette magique. Mais petit à petit, j’ai repris le contrôle de mon cerveau. Mon bébé s’est accroché de toutes ses forces. J’ai eu une fin de grossesse bien plus sereine. Mon petit garçon est né en pleine forme.
Aujourd’hui quand je repense à tout ça en regardant mon fils courir dans le salon, je me dis qu’on ne parle vraiment pas assez de la vulnérabilité extrême dans laquelle on se trouve pendant une grossesse compliquée.
Cette situation plonge les femmes enceintes dans un état de grande vulnérabilité, faisant d’elles des proies tellement faciles pour toutes ces dérives sectaires promettant du bien-être. Si j’ai un seul conseil à donner aux futures mamans qui angoissent, c’est de fuir à la seconde où un thérapeute commence à vous parler d’ésotérisme ou de croyances mystico religieuses. Fiez-vous à la vraie médecine, parlez à des vrais psys, et surtout, protégez-vous de ces personnes.
Annexe :
Les thanadoulas sont des personnes qui prétendent accompagner les individus en fin de vie et leurs proches sur les plans émotionnel, pratique et, très souvent, spirituel.
Sous cette appellation rassurante se développe une activité qui ne bénéficie d’aucun statut professionnel reconnu, d’aucun diplôme d’État et d’aucune réglementation en France. N’importe qui peut aujourd’hui se proclamer thanadoula après une formation privée, dont le contenu varie énormément. Certaines proposent un accompagnement centré sur l’écoute, mais beaucoup y mêlent des croyances ésotériques : passage des âmes, réincarnation, communication avec les défunts, énergétique, mémoires karmiques ou guidance spirituelle. Ces affirmations, dépourvues de fondement scientifique, sont parfois présentées comme des connaissances plutôt que comme de simples convictions personnelles.
Cette pseudo-profession prospère dans un contexte où les personnes accompagnées et leurs proches sont particulièrement vulnérables, confrontés à l’angoisse de la mort et au besoin de trouver du sens. L’absence de contrôle des compétences, l’utilisation d’un vocabulaire emprunté aux soins palliatifs pour donner une apparence de légitimité, ainsi que la commercialisation de formations et d’accompagnements parfois très coûteux, créent un terrain favorable aux dérives. Derrière un discours empreint de bienveillance se cache souvent une vision spirituelle du monde susceptible d’influencer les croyances de personnes en situation de grande vulnérabilité.
Si l’accompagnement des personnes mourantes est un besoin réel, il est déjà assuré par les équipes de soins palliatifs, les psychologues, les infirmiers, les médecins, les bénévoles d’accompagnement et les associations spécialisées, dont les pratiques reposent sur un cadre éthique et des compétences reconnues. Les thanadoulas, en revanche, exercent dans un vide réglementaire qui permet à des approches pseudo-scientifiques et spirituelles de se présenter comme des réponses crédibles à l’une des périodes les plus sensibles de l’existence.
Histoire de Orianne.
Article mis en forme par Camillebiodynamite.




