Nous avons décidé de relayer cette affaire mise en lumière en Espagne par Manel Sanyudo.
Le 7 avril 2024, Manel Sanyudo dépose une plainte contre un psychologue inscrit au Col·legi Oficial de Psicologia de Catalunya (COPC). Le dossier est volumineux, étayé, documenté. La plainte sera ratifié le 29 octobre 2024.
En cause : l’organisation d’une formation destinée à des professionnels de l’éducation, dans laquelle se mêlent « constellations familiales », programmation neuro-linguistique (PNL), rituels symboliques et références assumées à des pratiques ésotériques.
Derrière la plainte, un travail d’enquête mené de l’intérieur.
Une immersion sous couverture
Dans le cadre de la rédaction de son ouvrage Curriculum caché, consacré à l’infiltration des pseudosciences dans les institutions éducatives, Manel Sanyudo décide de s’inscrire à une formation de 30 heures intitulée « Application pratique de la pédagogie systémique à l’école ».
La pédagogie dite « systémique » s’inspire notamment des « constellations familiales », méthode développée par Bert Hellinger, figure controversée dont les thèses ne reposent sur aucune validation scientifique solide.
Pour observer sans être identifié comme chercheur critique, il construit une identité fictive : biographie professionnelle remaniée, histoire familiale inventée, génogramme détaillé. Car dans ce type d’approche, la famille constitue la clé d’interprétation universelle.
Dès les premières séances, un constat s’impose : une partie des participants est déjà acquise à ces méthodes. Certains ont suivi d’autres formations similaires, parfois des « masters » proposés par des centres privés. L’ambiance n’est pas celle d’une découverte, mais d’un approfondissement doctrinal.
La pédagogie dite « systémique » s’inspire notamment des « constellations familiales », méthode développée par Bert Hellinger, figure controversée dont les thèses ne reposent sur aucune validation scientifique solide.
La pédagogie systémique est une approche éducative qui considère qu’un élève ne peut pas être compris isolément, mais comme faisant partie de plusieurs systèmes relationnels : famille, classe, école, contexte social.
Elle s’inspire de la théorie des systèmes (notamment Ludwig von Bertalanffy) et de la thérapie familiale systémique (comme les travaux de Paul Watzlawick).
Son idée centrale :
Les difficultés scolaires ne sont pas seulement individuelles, mais liées aux dynamiques relationnelles.
Dans certaines versions, elle intègre les « constellations familiales » de Bert Hellinger, ce qui suscite des critiques, car ces pratiques ne reposent pas sur des bases scientifiques solides.
Quand la salle de classe devient salle de thérapie
L’animatrice — présentée comme facilitatrice — ne se limite pas à exposer des outils pédagogiques. Elle décrit le « systémique » comme un mode de vie. Les conflits professionnels doivent être relus à travers les histoires familiales.
Les exercices prennent rapidement une dimension intime. Les participants sont invités à « consteller » des situations : conflits d’équipe, tensions scolaires, traumatismes personnels. Des membres du groupe incarnent symboliquement des proches, des collègues, parfois même des parties du corps.
La programmation neuro-linguistique (PNL) est mobilisée. Des « rituels » sont proposés. Un « ordre systémique » est évoqué, censé structurer les relations humaines.
À plusieurs reprises, la formatrice affirme que les séances pourront devenir thérapeutiques « si vous le souhaitez ». La frontière entre formation professionnelle et thérapie de groupe devient floue.
Secret et vulnérabilité
Un élément interpelle particulièrement Manel Sanyudo : la demande explicite de discrétion. « À l’extérieur, cela ne serait pas compris », explique la formatrice.
Cette injonction au secret s’accompagne d’une exposition émotionnelle croissante. Les participants partagent des éléments intimes de leur histoire familiale, convaincus que ces récits conditionnent leur pratique professionnelle.
Selon la plainte déposée par Manel Sanyudo, la formatrice reconnaît également utiliser en consultation des outils tels que l’horoscope chinois, l’ennéagramme ou le « biodécodage ». Des références dépourvues de validation scientifique, mais présentées comme complémentaires à la psychologie.
Lors de la dernière séance, l’idée d’un groupe stable est évoquée : un espace pérenne où les participants continueraient à partager leurs difficultés personnelles et familiales. Pour le plaignant, cette perspective pose la question d’un possible mécanisme de dépendance émotionnelle.
Des fonds publics, peu de réponses
La formation se tenait dans un centre de ressources pédagogiques financé par des fonds publics. Après signalement, elle n’a plus été proposée dans ce cadre.
Mais un an et demi après le dépôt de plainte, le Col·legi Oficial de Psicologia de Catalunya n’a pas communiqué publiquement sur les suites données au dossier.
Au-delà de cette affaire, la question demeure : comment des pratiques controversées, issues de courants non validés scientifiquement, trouvent-elles place dans des espaces éducatifs ? Et quel rôle jouent les instances professionnelles dans leur régulation ?
Pour Manel Sanyudo, l’enjeu dépasse un cas isolé. Il s’agit d’un problème structurel : la porosité croissante entre formation pédagogique, développement personnel et croyances non éprouvées, au sein même d’institutions censées garantir la rigueur et la protection des publics.
Un phénomène qui dépasse les frontières
Au-delà de cette enquête, le constat dépasse largement les frontières espagnoles. En France aussi, les mêmes mécanismes progressent sous des habillages séduisants et consensuels. La mindfulness s’installe dans les écoles, les formations d’enseignants et les dispositifs périscolaires, présentée comme une méthode neutre pour améliorer l’attention, réduire le stress ou apaiser les classes. Alors même que la mindfulness trouve ses racines dans des pratiques méditatives issues du bouddhisme, réinterprétées et sécularisées pour entrer dans le champ éducatif et thérapeutique.
Mais derrière cette vitrine rassurante, le concept demeure fragile sur le plan scientifique et perméable à des courants pseudo-scientifiques, voire à des logiques d’influence idéologique. Certains programmes sont portés par des intervenants se revendiquant de la recherche, alors même que leurs travaux sont contestés ou surinterprétés. La “pleine conscience” devient alors un outil de normalisation comportementale à moindre coût, plus qu’un véritable levier pédagogique.
Il ne s’agit pas ici d’un simple débat méthodologique. L’enjeu est plus profond : faire entrer à l’école des croyances reconditionnées en langage scientifique, et les faire adopter aux enfants sous couvert de bien-être et de modernité. Derrière le discours apaisant, il y a le risque d’imposer des cadres de pensée sans réelle valeur pédagogique démontrée, transformant l’éducation en vecteur de croyances déguisées plutôt qu’en espace d’apprentissage fondé sur des savoirs éprouvés.
Transcription effectuée par Mathieu Porzio sur la base du témoignage de Manel Sanyudo.




Il enseigne à l’école primaire depuis 24 ans, spécialisé en éducation musicale et en didactique de la lecture et de l’écriture. Il est titulaire d’un master en gestion et administration de l’éducation. Il étudie l’infiltration des sectes et des pseudo-sciences qui ont remplacé la formation aux méthodes didactiques et pédagogiques fondées sur des preuves scientifiques.






